DEBUT
D’INVENTAIRE BIBLIQUE
MELE A QUELQUES REFLEXIONS TIREES D’EXPERIENCES VECUES
Le
culte c’est la proclamation, l’Ecoute de la Parole de Dieu, la
louange par une assemblée rassemblée pour célébrer Dieu et
l’écouter,
Jusque
là on doit pouvoir être tous d’accord.
Mais
ensuite, on est assez vite confrontés à toute une série de
problèmes sur quoi faire et ne pas faire, comment, où, avec qui…
Et
si on va lire dans la Bible ce qu’on dit du culte, et bien on
s’aperçoit assez vite aussi qu’on évoque surtout toute une
série de problèmes, de difficultés, de dangers... C’est donc à
un petit parcours des problèmes soulevés par le culte dans la Bible
que je vous invite, certainement pas exhaustif, mais qui pose un
certain nombre de questions qui, à mon avis, ne sont finalement pas
très différentes des nôtres. Ce passage par des réalités
historiquement, culturellement, géographiquement différentes
pourrait donc nous donner quelques idées pour réfléchir à nos
propres questions, c’est en tous cas le pari que je fais.
1 )
Premier problème quand
on parle du culte dans l’AT mais aussi dans le NT, c’est
l’idolâtrie.
Donc, plutôt trop de culte que pas assez. Syncrétismes divers,
culte des arbres (Dt 16,21 : tu ne planteras point pour toi
d’Ashera ni d’aucun arbre à coté de l’autel de Iavhé ton
Dieu…Y ton Dieu déteste ça), Es 57,5, culte de l’armée du ciel
ou du Dieu étoile, (Ac 7,42), culte des anges (Col 2,18), culte des
septents (Sagesse 11,15), culte de Baal, bien sur, du maitre du
monde, chaque époque a ses modes et ses attirances…Avec l’idole,
on adore ce qu’on voit, ce qu’il y a à voir ou ce qui semble
être la réalité. Et face à cette idolâtrie, on trouve
plusieurs types de propositions ; j’en retiendrai trois.
1)
La première, c’est
faire le ménage.
Il est parfois bien utile de faire du ménage, quand les objets
cultuels (qui peuvent aussi être des habitudes, des traditions, des
peurs) commencent à nous submerger. Il faut alors faire place nette
et réinventer un nouveau commencement. C’est ce qui se passe par
exemple, nous dit-on, au moment de la réforme de Josias (2 R 22-23).
C’est une histoire qui est une sorte de récit de fondation pour
justifier cette réforme qui consiste, telle qu’elle est racontée,
à centraliser le culte à Jérusalem pour souder un peuple autour du
roi et du temple. On commence par faire des comptes au trésor du
temple pour payer les artisans qui y ont fait les travaux de
réparation. On vide les coffres et on trouve un livre, le livre de
la loi, de l’alliance qui va permettre de renouveler le pacte entre
Dieu et son peuple. Donc ici la méthode c’est d’utiliser
l’argent qui dort dans les coffres et de faire de la place, du
vide. C’est ce que fera aussi Jésus dans le temple en en chassant
les marchands.
2)
Et tout ça dans le but, et ce serait la deuxième proposition face
au culte des idoles, de revenir à l’essentiel, à l’axe porteur
de l’alliance et du culte. Cet axe, c’est la pratique
du droit et de la
justice, comme l’ont tant de fois crié les prophètes : je ne
résiste pas à la tentation de vous relire quelques uns de ces
magnifiques versets : Am 5, 23-24 ; Jr 7,11 ; Es
58,6-8. Mettre au cœur du culte non pas les rites mais une présence
qui change le monde et qui amène ceux et celles qui y participent à
rechercher une cohérence de vie. Il faut y croire, ce n’est pas
donné d’avance et c’est toujours à recommencer (Je vous renvoie
aux pages d’Ermanno Genre).
3)
Une autre riposte intéressante à l’idolâtrie,
on la trouve dans l’Apocalypse. J’emprunte ici à Elian Cuvillier
quelques réflexions que je trouve suggestives (il s’inspire
lui-même de Jean-Luc Marion).Contrairement à ce qui se passe sous
d’autres latitudes (je pense ici en particulier à l’Amérique
latine) l’Apocalypse n’est pas pour nous un livre de combat. Et
pourtant ! C’est un livre de contestation du culte impérial
considéré comme idolâtre. Et pour l’auteur de l’apocalypse,
ce qui permet de lutter contre l’idolâtrie, c’est la vision.
L’idole donc, eidolon, c’est littéralement ce qui se voit. Ce
n’est pas forcément un objet grossier, caricatural, ou sans
consistance qui fait appel à des réactions primitives et à la
magie. C’est simplement ce qu’on voit, qui s’impose de manière
massive et évidente, ce qui est revêtu des atours de la vérité
parce que c’est manifeste aux yeux de tous, c’est ce qui fait
consensus. L’idole, c’est la réalité telle qu’elle se donne
à voir, ce qui appartient au champ des opinions dominantes, et qui
arrête le regard (quand on se prosterne devant une idole, on perd de
vue l’horizon..). C’est le visible qui sature le regard et ne
laisse aucune chance pour une autre vision de la réalité (« c’est
la crise, l’euro est en chute libre sur les marchés, il faut faire
des sacrifices ».
Pour
le visionnaire de l’apocalypse, l’exemple maximum, c’est la
« réalité » de la puissance et de la stabilité de
l’expansion impériale qui s’impose à tous comme une évidence
et qu’il va, lui, dénoncer comme une grande supercherie, une
tromperie mensongère. Une pensée unique qui articule le militaire,
le politique, le culturel, le religieux avec le développement du
culte impérial. C’est l’aboutissement d’une certaine
conception de l’universalisme et du cosmopolitisme commencée déjà
avec Alexandre le grand (« nous sommes les maitres du monde »
). Et que fait notre visionnaire ? Il nous fait voir autre chose
derrière l’idole qui se présente comme la réalité. Il met en
scène entre autres une série de moments cultuels devant le trône
où la louange va à Jésus –Christ qui
a remporté la victoire sur la mort et les puissances. Des moments
cultuels qui célèbrent le non-évènement et la non-visibilité de
la mort et de la résurrection de Jésus dans le monde romain.
Un
culte visionnaire donc parce qu’il transperce ce qui est proclamé
au quotidien comme la réalité et qu’il décentre ses
interlocuteurs, les amène ailleurs pour voir le monde autrement à
partir de la non-évidence. Et pour faire tout cela, pour
interpréter, il a recours à beaucoup d’images, au langage
symbolique, qui portent cette contestation de la logique et des
opinions communément admises. Comment
reproposer aujourd’hui un culte visionnaire qui transperce les
idoles de notre temps ?
C’est
un énorme travail, sans cesse à reprendre, et qui pourrait être un
défi pour nous aujourd’hui.
Voilà
donc pour le premier problème, l’idolâtrie. Mais il y en a
d’autres…
2)
On pourrait en regrouper un certain nombre autour de la question :
« Où est le
centre du monde ? »
Les
anciens avaient une conception claire et affichée : pour
Israël, le centre du monde, c’est Jérusalem, et le centre du
centre, c’est le temple. (dessin). Je me refuse à présenter cela
comme une conception antique, primitive et dépassée car je connais
beaucoup de gens qui pensent que le centre du monde, c’est là où
ils vivent (surtout s’ils vivent en Europe ou aux Etats-Unis) et
beaucoup de communautés qui pensent que le centre du monde c’est
leur église. En Italie, il ya des vaudois qui pensent que le centre
du monde c’est Torre Pellice, surtout pendant la semaine du synode,
il y a d’autres italiens qui pensent que le centre du monde c’est
Rome, il y a des ghanéens qui pensent que le centre du monde est au
Ghana, et je ne dirai rien des parisiens ou des genevois. Je n’ai
pas d’informations
précises sur le Portugal à ce sujet mais je soupçonne que ça
marche aussi comme ça.
Tout
ça va bien tant qu’on est dans une situation stable, mais quand le
monde commence à bouger, à s’ébranler, ça devient plus
compliqué. Dans les écrits qui nous intéressent, c’est ce qui se
passe au moment de
l’exil : une
société complètement désintégrée qui vit l’exil et la
colonisation par un immense empire, chez elle pour la partie qui
reste au pays ou en dehors de chez elle pour la partie exilée à
Babylone.
Aujourd’hui
aussi il y a des gens qui se sentent en exil chez eux (je ne
reconnais plus mon église, je me sens envahi) ou en dehors de chez
eux (ici c’est pas
comme chez nous). Le moment du culte pourrait être alors à
construire comme un moment où on arrête de dire je suis d’ici, je
suis de là, ou je ne suis pas des vôtres ou tu n’es pas d’ici
mais que tous ceux et celles qui sont là à ce moment-là puissent
dire « je suis ici ». Une communauté donc qui se fait et
se défait, qui bouge et évolue, dans une tension à vivre entre les
origines et le présent, les différentes appartenances
contemporaines. Un espace à vivre à penser alors plus comme un
itinéraire, une route qui s’ouvre comme celle qu’annonce le
prophète Esaie dans la fin de son livre. Le centre n’est pas un
point géographique mais un lieu vivant et mouvant, de mémoire, de
consolation et d’espoir. C’est bien ce qui s’est passé aussi
après l’exil, avec le passage de l’identification du centre non
plus dans un lieu ou une institution mais dans un livre-Parole, ce
qui le rend beaucoup plus mobile et transportable.
Un
universalisme de rescapés
donc, de ceux qui savent et proclament chaque fois qu’ils se
rencontrent que leur Dieu est celui qui les fait traverser (c’est
le sens du mot ivrim), passer à travers les aléas de la vie,
n’importe où qu’ils se trouvent.
Voilà
un autre défi aujourd’hui pour penser l’universel et la
communauté, dans une optique qui nous sorte d’une logique
conquérante ou communautariste.
3)
Le silence et les femmes
—“Comme
dans toutes les Eglises des saints, que les femmes se taisent dans
les assemblées, car il ne leur est pas permis d'y parler ;—qu'elles
soient soumises, comme le dit aussi la loi.—Si
elles veulent apprendre quelque chose,—qu'elles
interrogent leur mari à la maison car il est choquant qu'une femme
parle dans l'Eglise. …"(1
Co 14,33b-35)
Le
fait qu’un homme, qu’il soit Paul ou un autre qui se réclame de
son héritage, ait pu écrire ces mots montre que nul n’est sans
péché…
Paul
ou un autre puisque plusieurs indices laissent penser qu’il s’agit
d’un ajout dans le texte, qui tombe au milieu d’un discours qui
parle d’autre chose dans ces chapitres 12-14, qui parlent
essentiellement des prophètes, qui ne va pas très bien avec l’autre
injonction, par ailleurs déjà bien compliquée sur le port du voile
obligatoire pour les femmes quand elles prient ou prophétisent (donc
elles peuvent le faire…) en 1 Co 11,5, qui fait appel à une loi
qui semble n’exister que dans la tête de celui qui parle et qui va
mieux avec la pensée de la génération suivante, celle de 1
Tim 2,11-15 par exemple. Mais
quoi qu’il en soit, le problème reste entier et ces verbes du
silence pendant le culte, dont les racines en grec résonnent comme
un « Chut, chut, chut » résonnent encore fortement dans
bien des communautés aujourd’hui. Alors je voudrais souligner
qu’on ne peut pas simplement tourner la page sur ce texte et ceux
qui lui ressemblent avec un petit sourire plus ou moins gêné ou
amusé ou avec un brin d’énervement (un gros brin) en affirmant
que heureusement on n’en est plus là dans notre modernité
occidentale et chrétienne.
Parce
qu’on en est encore là.
On
en est encore là dans plein d’églises protestantes de par le
monde (je ne parle même pas des autres) qui relèguent les femmes
dans des taches de service et d’assistance, qui nient aux femmes
l’accès au ministère pastoral et l’accès à la chaire, qui
marginalisent les femmes divorcées ou mères célibataires et les
réduisent au silence et à la culpabilité dans les communautés.
On
en est encore là dans des lieux pas si lointains, j’ai des
exemples précis mais
je ne dénoncerai personne aujourd’hui…
Alors,
il faut reprendre cette question.
Et j’ai tendance à penser que nous sommes dans un bon moment pour
reprendre cette question, un moment (un kairos) comme il s’en
présente de temps en temps et qu’il ne faut pas laisser échapper.
La
situation de l’église de Corinthe au temps de Paul était sans
doute, pour autant qu’on puisse en juger d’après les fragments
d’écrits qui sont arrivés jusqu’à nous, une sorte de chaos
créatif où tout devient possible. Malheureusement la créativité
est souvent la première chose qui disparait et ne restent que les
lourdes paroles de Timothée. On retrouve sans doute un peu de cela,
de cette situation de chaos créatif, dans la Genève de Calvin qui
lui, tranquillement, rompt avec toute la tradition, admet d’être
en désaccord avec Paul sur ce point et affirme par exemple dans son
commentaire sur le Deutéronome que les femmes ont le droit de
demander le divorce autant que les hommes…D’où
viennent ces choses-là ? On ne sait pas, l’Esprit souffle où
il veut, et peut-être que l’église de Genève aux premiers temps
de Calvin se trouvait à nouveau dans un type de chaos créatif un
peu semblable à celui de l’église de Corinthe aux temps de Paul.
Et là aussi, elle n’a pas forcément gardé le meilleur…
Je
pense que nous sommes aujourd’hui dans une autre de ces situations
de chaos créatif où il ne faudrait pas oublier de laisser souffler
l’esprit. Je fais référence ici plus précisément à la
situation des églises vaudoises et méthodistes en Italie ( et je
parle sous le contrôle de la modératrice et de mes autres collègues
italiens ici présents). Ces églises ont vu en 10ans changer
radicalement le profil de
beaucoup de leurs communautés à cause de l’arrivée massive
d’immigrés, africains, philippins, en particulier. Je ne vous en
raconte pas plus là-dessus car ce sera le sujet d’un des ateliers
de cet après-midi mais je voudrais essayer de vous décrire une
scène à laquelle j’ai assisté et qui me semble vraiment
exemplaire de ce chaos créatif au sein duquel on peut réinventer
quelque chose qui fasse bouger la tradition du silence imposé aux
femmes. Tous les ans, les ghanéens protestants, presbytériens et
méthodistes, organisent deux grands rassemblements ou des centaines
de membres des diverses communautés, surtout de l’Italie du Nord
Est se retrouvent pour un très long culte festif. A ce dernier
rassemblement à Pâques à Udine, j’ai vu la scène suivante :
une immense salle pleine (500, 600 personnes), avec sur la scène une
longue table d’officiels, leaders des communautés, pasteurs. La
totalité du premier rang de cette table était constituée de femmes
(la présidente de l’église méthodiste italienne, plusieurs
femmes pasteurs des communautés vaudoises et méthodistes de cette
région de l’Italie, moi-même à cause du travail de formation
interculturelle de prédicateurs locaux que je coordonne cette année.
Devant la table, 3 pasteurs Ghanéens dont un chargé de la
prédication, ce qu’il était en train de faire, et en face la
salle avec les chorales, d’hommes, de femmes, mixtes, les membres
des communautés dont beaucoup de femmes et d’enfants.
Au
bout d’une dizaine de minutes de prédication, une femme ghanéenne
dans la salle s’est levée et elle a tranquillement réduit le
pasteur au silence en commençant un chant, une prière en twi. Puis
elle s’est rassise et le pasteur a continué. 5 minutes plus tard,
une autre femme s’est levée et a fait la même chose. Et puis
encore une troisième. Le pasteur a finalement réussi à finir sa
prédication mais cette scène m’a beaucoup impressionnée parce
que je me suis dit qu’on avait là un échantillon d’une
conversation nouvelle possible mais pas évidente. La présence
massive de nos corps et nos têtes de femmes avec une certaine
autorité plus ou moins reconnue sur la scène mais en arrière-plan
dans ce moment d’interaction-là, l’image de ces trois pasteurs,
leaders ghanéens avec beaucoup d’autorité et de charisme,
complètement paralysés par l’intervention éphémère et
spontanée de ces trois femmes m’a beaucoup refait penser à ces
versets des Corinthiens comme une sorte d’actualisation sauvage. Il
se disait là en une seule scène beaucoup de choses sur les conflits
de pouvoir, le droit à la parole, la prise en compte et la
reconnaissance de plusieurs modèles à la fois sur l’usage des
langues, de la parole et du silence, la visibilité des corps,
l’importance de l’être-là, le rôle des gestes et de la parole.
Et cette scène me reste en tête comme un défi, une dynamique à
construire aujourd’hui. Pour le dire avec des questions chères à
un de mes nouveaux collègues de l’IPT, comment inscrire la
question de la démocratie dans nos cultes, comment rester ensemble
alors que nous pourrions nous séparer, comment pouvons-nous en
communauté dire nous et rester en conversation. Faire du culte une
conversation qui inclue des partenaires à égalité, en dialogue et
parfois en désaccord, voilà donc un autre défi à ajouter aux deux
précédents.
Les
descendants- la
place des nouvelles générations
Ici, tout est
à inventer et je n’ai pas les solutions...
Mais un
rappel biblique reste fondamental : l’espace posé de la
nécessité sans cesse renouvelée de faire droit aux questions des
nouvelles générations et à un temps de dialogue. C’est ce qui
constitue un des temps fort de la commémoration de la Pâque, la
question posée par le plus jeune qui demande « pourquoi ? »,
quel est le sens de cette fête.
Pour
que cela puisse fonctionner, pour qu’il y ait dialogue, il est
nécessaire de reconnaitre sa place au plus jeune, de lui faire
place.
Mais il
faut également que naisse la question, l’intérêt,
il faut que surgisse un « Pourquoi ? ».
Ainsi
peut se maintenir une tension entre
tradition et critique, avec le droit de ne pas accepter a priori les
choses comme elles sont.
Nous sommes
face aujourd’hui à deux urgences :
Un des
défis aujourd’hui consiste à comprendre comment faire en sorte
que le culte soit un
espace de conversation intergénérationnel dans notre monde toujours
plus compartimenté où les rencontres entre différents se font
rares.
De plus, les
situations de migrations amplifient le problème, mais aussi les
chances de le résoudre : la deuxième génération arrivée
dans un pays a déjà un univers de référence, une culture, des
repères distincts de ceux de ses pères et mères, c’est ce qui
arrive par exemple aux communautés ghanéennes qui vivent en Italie
aujourd’hui.
Nous ne
sommes donc pas au bout de nos peines, de nos joies et de nos
surprises !