RENOUVELER LES LANGAGES DU CULTE 60 ANS CEPPLE LYON MAI 2010-05-24

RENOUVELER LES LANGAGES DU CULTE 60 ANS CEPPLE LYON MAI 2010-05-24

de Corinne Lanoir

DEBUT D’INVENTAIRE BIBLIQUE MELE A QUELQUES REFLEXIONS TIREES D’EXPERIENCES VECUES



Le culte c’est la proclamation, l’Ecoute de la Parole de Dieu, la louange par une assemblée rassemblée pour célébrer Dieu et l’écouter,


Jusque là on doit pouvoir être tous d’accord.

Mais ensuite, on est assez vite confrontés à toute une série de problèmes sur quoi faire et ne pas faire, comment, où, avec qui…


Et si on va lire dans la Bible ce qu’on dit du culte, et bien on s’aperçoit assez vite aussi qu’on évoque surtout toute une série de problèmes, de difficultés, de dangers... C’est donc à un petit parcours des problèmes soulevés par le culte dans la Bible que je vous invite, certainement pas exhaustif, mais qui pose un certain nombre de questions qui, à mon avis, ne sont finalement pas très différentes des nôtres. Ce passage par des réalités historiquement, culturellement, géographiquement différentes pourrait donc nous donner quelques idées pour réfléchir à nos propres questions, c’est en tous cas le pari que je fais.


1 ) Premier problème quand on parle du culte dans l’AT mais aussi dans le NT, c’est l’idolâtrie. Donc, plutôt trop de culte que pas assez. Syncrétismes divers, culte des arbres (Dt 16,21 : tu ne planteras point pour toi d’Ashera ni d’aucun arbre à coté de l’autel de Iavhé ton Dieu…Y ton Dieu déteste ça), Es 57,5, culte de l’armée du ciel ou du Dieu étoile, (Ac 7,42), culte des anges (Col 2,18), culte des septents (Sagesse 11,15), culte de Baal, bien sur, du maitre du monde, chaque époque a ses modes et ses attirances…Avec l’idole, on adore ce qu’on voit, ce qu’il y a à voir ou ce qui semble être la réalité. Et face à cette idolâtrie, on trouve plusieurs types de propositions ; j’en retiendrai trois.

1) La première, c’est faire le ménage. Il est parfois bien utile de faire du ménage, quand les objets cultuels (qui peuvent aussi être des habitudes, des traditions, des peurs) commencent à nous submerger. Il faut alors faire place nette et réinventer un nouveau commencement. C’est ce qui se passe par exemple, nous dit-on, au moment de la réforme de Josias (2 R 22-23). C’est une histoire qui est une sorte de récit de fondation pour justifier cette réforme qui consiste, telle qu’elle est racontée, à centraliser le culte à Jérusalem pour souder un peuple autour du roi et du temple. On commence par faire des comptes au trésor du temple pour payer les artisans qui y ont fait les travaux de réparation. On vide les coffres et on trouve un livre, le livre de la loi, de l’alliance qui va permettre de renouveler le pacte entre Dieu et son peuple. Donc ici la méthode c’est d’utiliser l’argent qui dort dans les coffres et de faire de la place, du vide. C’est ce que fera aussi Jésus dans le temple en en chassant les marchands.

2) Et tout ça dans le but, et ce serait la deuxième proposition face au culte des idoles, de revenir à l’essentiel, à l’axe porteur de l’alliance et du culte. Cet axe, c’est la pratique du droit et de la justice, comme l’ont tant de fois crié les prophètes : je ne résiste pas à la tentation de vous relire quelques uns de ces magnifiques versets : Am 5, 23-24 ; Jr 7,11 ; Es 58,6-8. Mettre au cœur du culte non pas les rites mais une présence qui change le monde et qui amène ceux et celles qui y participent à rechercher une cohérence de vie. Il faut y croire, ce n’est pas donné d’avance et c’est toujours à recommencer (Je vous renvoie aux pages d’Ermanno Genre).

3) Une autre riposte intéressante à l’idolâtrie, on la trouve dans l’Apocalypse. J’emprunte ici à Elian Cuvillier quelques réflexions que je trouve suggestives (il s’inspire lui-même de Jean-Luc Marion).Contrairement à ce qui se passe sous d’autres latitudes (je pense ici en particulier à l’Amérique latine) l’Apocalypse n’est pas pour nous un livre de combat. Et pourtant ! C’est un livre de contestation du culte impérial considéré comme idolâtre. Et pour l’auteur de l’apocalypse, ce qui permet de lutter contre l’idolâtrie, c’est la vision. L’idole donc, eidolon, c’est littéralement ce qui se voit. Ce n’est pas forcément un objet grossier, caricatural, ou sans consistance qui fait appel à des réactions primitives et à la magie. C’est simplement ce qu’on voit, qui s’impose de manière massive et évidente, ce qui est revêtu des atours de la vérité parce que c’est manifeste aux yeux de tous, c’est ce qui fait consensus. L’idole, c’est la réalité telle qu’elle se donne à voir, ce qui appartient au champ des opinions dominantes, et qui arrête le regard (quand on se prosterne devant une idole, on perd de vue l’horizon..). C’est le visible qui sature le regard et ne laisse aucune chance pour une autre vision de la réalité (« c’est la crise, l’euro est en chute libre sur les marchés, il faut faire des sacrifices ».

Pour le visionnaire de l’apocalypse, l’exemple maximum, c’est la « réalité » de la puissance et de la stabilité de l’expansion impériale qui s’impose à tous comme une évidence et qu’il va, lui, dénoncer comme une grande supercherie, une tromperie mensongère. Une pensée unique qui articule le militaire, le politique, le culturel, le religieux avec le développement du culte impérial. C’est l’aboutissement d’une certaine conception de l’universalisme et du cosmopolitisme commencée déjà avec Alexandre le grand (« nous sommes les maitres du monde » ). Et que fait notre visionnaire ? Il nous fait voir autre chose derrière l’idole qui se présente comme la réalité. Il met en scène entre autres une série de moments cultuels devant le trône où la louange va à Jésus –Christ qui a remporté la victoire sur la mort et les puissances. Des moments cultuels qui célèbrent le non-évènement et la non-visibilité de la mort et de la résurrection de Jésus dans le monde romain.

Un culte visionnaire donc parce qu’il transperce ce qui est proclamé au quotidien comme la réalité et qu’il décentre ses interlocuteurs, les amène ailleurs pour voir le monde autrement à partir de la non-évidence. Et pour faire tout cela, pour interpréter, il a recours à beaucoup d’images, au langage symbolique, qui portent cette contestation de la logique et des opinions communément admises. Comment reproposer aujourd’hui un culte visionnaire qui transperce les idoles de notre temps ?

C’est un énorme travail, sans cesse à reprendre, et qui pourrait être un défi pour nous aujourd’hui.

Voilà donc pour le premier problème, l’idolâtrie. Mais il y en a d’autres…


2) On pourrait en regrouper un certain nombre autour de la question : « Où est le centre du monde ? »

Les anciens avaient une conception claire et affichée : pour Israël, le centre du monde, c’est Jérusalem, et le centre du centre, c’est le temple. (dessin). Je me refuse à présenter cela comme une conception antique, primitive et dépassée car je connais beaucoup de gens qui pensent que le centre du monde, c’est là où ils vivent (surtout s’ils vivent en Europe ou aux Etats-Unis) et beaucoup de communautés qui pensent que le centre du monde c’est leur église. En Italie, il ya des vaudois qui pensent que le centre du monde c’est Torre Pellice, surtout pendant la semaine du synode, il y a d’autres italiens qui pensent que le centre du monde c’est Rome, il y a des ghanéens qui pensent que le centre du monde est au Ghana, et je ne dirai rien des parisiens ou des genevois. Je n’ai pas d’informations précises sur le Portugal à ce sujet mais je soupçonne que ça marche aussi comme ça.

Tout ça va bien tant qu’on est dans une situation stable, mais quand le monde commence à bouger, à s’ébranler, ça devient plus compliqué. Dans les écrits qui nous intéressent, c’est ce qui se passe au moment de l’exil : une société complètement désintégrée qui vit l’exil et la colonisation par un immense empire, chez elle pour la partie qui reste au pays ou en dehors de chez elle pour la partie exilée à Babylone.

Aujourd’hui aussi il y a des gens qui se sentent en exil chez eux (je ne reconnais plus mon église, je me sens envahi) ou en dehors de chez eux (ici c’est pas comme chez nous). Le moment du culte pourrait être alors à construire comme un moment où on arrête de dire je suis d’ici, je suis de là, ou je ne suis pas des vôtres ou tu n’es pas d’ici mais que tous ceux et celles qui sont là à ce moment-là puissent dire « je suis ici ». Une communauté donc qui se fait et se défait, qui bouge et évolue, dans une tension à vivre entre les origines et le présent, les différentes appartenances contemporaines. Un espace à vivre à penser alors plus comme un itinéraire, une route qui s’ouvre comme celle qu’annonce le prophète Esaie dans la fin de son livre. Le centre n’est pas un point géographique mais un lieu vivant et mouvant, de mémoire, de consolation et d’espoir. C’est bien ce qui s’est passé aussi après l’exil, avec le passage de l’identification du centre non plus dans un lieu ou une institution mais dans un livre-Parole, ce qui le rend beaucoup plus mobile et transportable.

Un universalisme de rescapés donc, de ceux qui savent et proclament chaque fois qu’ils se rencontrent que leur Dieu est celui qui les fait traverser (c’est le sens du mot ivrim), passer à travers les aléas de la vie, n’importe où qu’ils se trouvent.

Voilà un autre défi aujourd’hui pour penser l’universel et la communauté, dans une optique qui nous sorte d’une logique conquérante ou communautariste.



3) Le silence et les femmes

Comme dans toutes les Eglises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis d'y parler ;qu'elles soient soumises, comme le dit aussi la loi.Si elles veulent apprendre quelque chose,qu'elles interrogent leur mari à la maison car il est choquant qu'une femme parle dans l'Eglise. …"(1 Co 14,33b-35)

Le fait qu’un homme, qu’il soit Paul ou un autre qui se réclame de son héritage, ait pu écrire ces mots montre que nul n’est sans péché…

Paul ou un autre puisque plusieurs indices laissent penser qu’il s’agit d’un ajout dans le texte, qui tombe au milieu d’un discours qui parle d’autre chose dans ces chapitres 12-14, qui parlent essentiellement des prophètes, qui ne va pas très bien avec l’autre injonction, par ailleurs déjà bien compliquée sur le port du voile obligatoire pour les femmes quand elles prient ou prophétisent (donc elles peuvent le faire…) en 1 Co 11,5, qui fait appel à une loi qui semble n’exister que dans la tête de celui qui parle et qui va mieux avec la pensée de la génération suivante, celle de 1 Tim 2,11-15 par exemple. Mais quoi qu’il en soit, le problème reste entier et ces verbes du silence pendant le culte, dont les racines en grec résonnent comme un « Chut, chut, chut » résonnent encore fortement dans bien des communautés aujourd’hui. Alors je voudrais souligner qu’on ne peut pas simplement tourner la page sur ce texte et ceux qui lui ressemblent avec un petit sourire plus ou moins gêné ou amusé ou avec un brin d’énervement (un gros brin) en affirmant que heureusement on n’en est plus là dans notre modernité occidentale et chrétienne.

Parce qu’on en est encore là.

On en est encore là dans plein d’églises protestantes de par le monde (je ne parle même pas des autres) qui relèguent les femmes dans des taches de service et d’assistance, qui nient aux femmes l’accès au ministère pastoral et l’accès à la chaire, qui marginalisent les femmes divorcées ou mères célibataires et les réduisent au silence et à la culpabilité dans les communautés.

On en est encore là dans des lieux pas si lointains, j’ai des exemples précis mais je ne dénoncerai personne aujourd’hui…

Alors, il faut reprendre cette question. Et j’ai tendance à penser que nous sommes dans un bon moment pour reprendre cette question, un moment (un kairos) comme il s’en présente de temps en temps et qu’il ne faut pas laisser échapper.

La situation de l’église de Corinthe au temps de Paul était sans doute, pour autant qu’on puisse en juger d’après les fragments d’écrits qui sont arrivés jusqu’à nous, une sorte de chaos créatif où tout devient possible. Malheureusement la créativité est souvent la première chose qui disparait et ne restent que les lourdes paroles de Timothée. On retrouve sans doute un peu de cela, de cette situation de chaos créatif, dans la Genève de Calvin qui lui, tranquillement, rompt avec toute la tradition, admet d’être en désaccord avec Paul sur ce point et affirme par exemple dans son commentaire sur le Deutéronome que les femmes ont le droit de demander le divorce autant que les hommes…D’où viennent ces choses-là ? On ne sait pas, l’Esprit souffle où il veut, et peut-être que l’église de Genève aux premiers temps de Calvin se trouvait à nouveau dans un type de chaos créatif un peu semblable à celui de l’église de Corinthe aux temps de Paul. Et là aussi, elle n’a pas forcément gardé le meilleur…

Je pense que nous sommes aujourd’hui dans une autre de ces situations de chaos créatif où il ne faudrait pas oublier de laisser souffler l’esprit. Je fais référence ici plus précisément à la situation des églises vaudoises et méthodistes en Italie ( et je parle sous le contrôle de la modératrice et de mes autres collègues italiens ici présents). Ces églises ont vu en 10ans changer radicalement le profil de beaucoup de leurs communautés à cause de l’arrivée massive d’immigrés, africains, philippins, en particulier. Je ne vous en raconte pas plus là-dessus car ce sera le sujet d’un des ateliers de cet après-midi mais je voudrais essayer de vous décrire une scène à laquelle j’ai assisté et qui me semble vraiment exemplaire de ce chaos créatif au sein duquel on peut réinventer quelque chose qui fasse bouger la tradition du silence imposé aux femmes. Tous les ans, les ghanéens protestants, presbytériens et méthodistes, organisent deux grands rassemblements ou des centaines de membres des diverses communautés, surtout de l’Italie du Nord Est se retrouvent pour un très long culte festif. A ce dernier rassemblement à Pâques à Udine, j’ai vu la scène suivante : une immense salle pleine (500, 600 personnes), avec sur la scène une longue table d’officiels, leaders des communautés, pasteurs. La totalité du premier rang de cette table était constituée de femmes (la présidente de l’église méthodiste italienne, plusieurs femmes pasteurs des communautés vaudoises et méthodistes de cette région de l’Italie, moi-même à cause du travail de formation interculturelle de prédicateurs locaux que je coordonne cette année. Devant la table, 3 pasteurs Ghanéens dont un chargé de la prédication, ce qu’il était en train de faire, et en face la salle avec les chorales, d’hommes, de femmes, mixtes, les membres des communautés dont beaucoup de femmes et d’enfants.

Au bout d’une dizaine de minutes de prédication, une femme ghanéenne dans la salle s’est levée et elle a tranquillement réduit le pasteur au silence en commençant un chant, une prière en twi. Puis elle s’est rassise et le pasteur a continué. 5 minutes plus tard, une autre femme s’est levée et a fait la même chose. Et puis encore une troisième. Le pasteur a finalement réussi à finir sa prédication mais cette scène m’a beaucoup impressionnée parce que je me suis dit qu’on avait là un échantillon d’une conversation nouvelle possible mais pas évidente. La présence massive de nos corps et nos têtes de femmes avec une certaine autorité plus ou moins reconnue sur la scène mais en arrière-plan dans ce moment d’interaction-là, l’image de ces trois pasteurs, leaders ghanéens avec beaucoup d’autorité et de charisme, complètement paralysés par l’intervention éphémère et spontanée de ces trois femmes m’a beaucoup refait penser à ces versets des Corinthiens comme une sorte d’actualisation sauvage. Il se disait là en une seule scène beaucoup de choses sur les conflits de pouvoir, le droit à la parole, la prise en compte et la reconnaissance de plusieurs modèles à la fois sur l’usage des langues, de la parole et du silence, la visibilité des corps, l’importance de l’être-là, le rôle des gestes et de la parole. Et cette scène me reste en tête comme un défi, une dynamique à construire aujourd’hui. Pour le dire avec des questions chères à un de mes nouveaux collègues de l’IPT, comment inscrire la question de la démocratie dans nos cultes, comment rester ensemble alors que nous pourrions nous séparer, comment pouvons-nous en communauté dire nous et rester en conversation. Faire du culte une conversation qui inclue des partenaires à égalité, en dialogue et parfois en désaccord, voilà donc un autre défi à ajouter aux deux précédents.


Les descendants- la place des nouvelles générations

Ici, tout est à inventer et je n’ai pas les solutions...

Mais un rappel biblique reste fondamental : l’espace posé de la nécessité sans cesse renouvelée de faire droit aux questions des nouvelles générations et à un temps de dialogue. C’est ce qui constitue un des temps fort de la commémoration de la Pâque, la question posée par le plus jeune qui demande « pourquoi ? », quel est le sens de cette fête.

Pour que cela puisse fonctionner, pour qu’il y ait dialogue, il est nécessaire de reconnaitre sa place au plus jeune, de lui faire place.

Mais il faut également que naisse la question, l’intérêt, il faut que surgisse un « Pourquoi ? ».

Ainsi peut se maintenir une tension entre tradition et critique, avec le droit de ne pas accepter a priori les choses comme elles sont.

Nous sommes face aujourd’hui à deux urgences :

  • maintenir une mémoire qui ne nous porte pas à devenir des fossiles.

  • Habiter les temps et les espaces d’aujourd’hui et préparer ceux de demain.

Un des défis aujourd’hui consiste à comprendre comment faire en sorte que le culte soit un espace de conversation intergénérationnel dans notre monde toujours plus compartimenté où les rencontres entre différents se font rares.

De plus, les situations de migrations amplifient le problème, mais aussi les chances de le résoudre : la deuxième génération arrivée dans un pays a déjà un univers de référence, une culture, des repères distincts de ceux de ses pères et mères, c’est ce qui arrive par exemple aux communautés ghanéennes qui vivent en Italie aujourd’hui.


Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines, de nos joies et de nos surprises !


 
Lu 672 fois

60ème anniversaire de la Cepple




Nos derniers articles

Nos photos de la rencontre de Madrid en 2009 -> Cliquez sur l'image pour afficher le diaporama >