La Conférence des Eglises Protestantes des Pays Latins d’Europe (CEPPLE) - Entre hier et demain -

Le paradoxe de la Cepple.



La Cepple est une institution minimale: elle n'a ni permanent, ni salarié, ni local, ni même le moindre ordinateur, elle ne fonctionne qu'avec des bénévoles, et elle opère ainsi depuis plus de cinquante ans.

De plus c'est une institution en question(s): depuis quarante ans au moins, elle s'interroge sur sa légitimité et sa spécificité, elle voit rebondir la question à chaque Assemblée générale; elle s'identifie en lien avec la latinité, sans avoir jamais pu définir en quoi consiste aujourd'hui cette latinité,

Et elle persévère ainsi dans l'être, portée par la seule conviction de ses membres.

C'est peut-être ce paradoxe, qui est véritablement sa spécificité, sa faiblesse en même temps que sa richessse.

 

Mise en perspective historique.



Toute institution se réfère à un récit d'origine. C'est le 1er février 1950 qu'une conférence est convoquée à Paris par le Pasteur M. Boegner. L'initiative vient du Rev. Macky, du Département de reconstruction des Eglises du Conseil Oecuménique. “En songeant aux besoins des Eglises minoritaires, il semblait opportun de coordonner les efforts et de brosser un tableau d'ensemble des besoins de ces différentes Eglises”: liberté religieuse en Espagne, radio, publications. “Comme ces Eglises sont appelées à faire appel à l'aide extérieure, les protestants américains aimeraient savoir pourquoi on les sollicite”[1] D'où le souci de rassembler toutes les dénominations dans un ensemble. En ces lendemains de la guerre, où les besoins de reconstruction sont immenses, la création de la Cepple répond au souci de soutenir des Eglises en grande difficulté? Le problème de la liberté religieuse en Espagne, sous le régime de Franco, est vivement ressenti, et va faire l'objet d'un voeu dans les conférences ultérieures, en particulier au Chambon sur Lignon, en 1958, où se réunit une assemblée de 121 participants, qui s'ouvre par une conférence du Dr. Visser't Hooft, et qui dure toute une semaine.

Ainsi la Cepple est-elle née d'une volonté de solidarité.

 

Le developpement de la Cepple au cours d'un demi-siècle est caractérisé par 3 éléments:

 

-        une structure souple et légère (équipe de coordination représentant les différents pays, avec un secrétaire général + Assemblée Générale des Eglises-membres tous les 4 ans). Cette structure marque la visibilité et la continuité dulien entre ces Eglises, elle assure la communication entre elles, dans un souci d'échanges et de solidarité.

 

-        une approche pragmatique en vue de formes concrètes de coopération et de solidarité. C'est ainsi que vont naître différents réseaux:

 

Réseau migrants, la question des migrations, d'abord intra-européennes (Portugal, Espagne), puis intercontinentales ayant fait très tôt l'objet des préoccupations de la Cepple

Rencontres régulières des Facultés de théologie des pays latins (colloque théologique en même temps que lieu d'information réciproque, ces rencontres ont favorisé des échanges entre Facultés, l'obtention de bourses d'études, etc..).

Réseau catéchétique, permettant une information et une réflexion sur les pratiques catéchétiques, l'édition de matériels, etc…

Réseau radios, rassemblant responsables d'émissions radio sur chaînes publiques ou privées, et initiateurs de radios libres

Sessions Justice et Aumônerie de prisons

Rencontres rassemblant des acteurs de la diaconie

Réseau Femmes de Cepple, qui a réuni des assemblées nombreuses

Etc..

 

Ces réseaux plus ou moins institués, ou plus ou moins informels selon les cas, ont fonctionné différemment, cherchant à coller au plus près des situations concrètes, les uns se réunissant selon une périodicité régulière, d'autres donnant lieu à des consultations parfois élargies à d'autres partenaires (ex: autour de la question des migrants).

 

 

- une triple fonction:

Coopération entre Eglises-membres: depuis l'échange d'informations jusque à la réalisation de projets concrets, ayant une dimension symbolique. Ainsi la création d'un matériel catéchétique commun édité dans les diverses langues, ou l'édition d'un ouvrage de Paolo Ricca[2], comme témoignage d'une théologie latine

Représentation de ces Eglises auprès d'autres instances, avec le souci d'y faire entendre une voix du Sud

Réflexion théologique et ecclésiologique commune à partir du contexte particulier qui est le nôtre. Témoin les thèmes choisis pour les diverses assemblées générales de la Cepple.[3]

 

Peut-on aller jusque à dire que se dessine là un certain modèle oecuménique, reposant sur l'idée de proximité, et mettant l'accent sur

le relationnel plus que l'institutionnel

le convivial plus que le théâtral

le pragmatique plus que le dogmatique

 

 

 

 

 

 

Une existence problématique

 

La Cepple est une structure fragile, réunissant des Eglises qui pour la plupart se savent fragiles. Elle se trouve affrontée aujourd' hui à deux ordres de difficultés:

 

En premier lieu le développement des relations internationales des différentes Eglises: la multiplicité des relations et l'enchevêtrement des structures.

-        Certes, cette situation marque un grand progrès. L'enjeu est de dépasser l'horizon restreint de chacune de nos Eglises, de transgresser nos frontières (nationales, culturelles, confessionnelles, etc…) et de vivre diverses formes de communion avec d'autres par-delà les frontières. Cet enjeu est bien théologique: vivre quelque chose de la catholicité, de l'universalité de l'Eglise. Chaque Eglise locale non seulement participe de l'Eglise Universelle, mais elle est Eglise Universelle: la présence du Christ en elle la relie à tous les autres croyants à travers le temps et l'espace.

-        Mais qui ne mesure les questions posées par la multiplication des institutions (avec leurs assemblées, leurs programmes et leurs agendas), à quoi s'ajoutent le développement des relations bi-latérales et multi-latérales, et la profusion de jumelages locaux: d'une part la difficulté pratique pour des Eglises ultra-minoritaires de s'inscrire dans le jeu complexe de tous ces organismes, de leurs représentations et de leurs calendriers; surtout la mutiplicité de nos engagements et l'enchevêtrement des structures servent-ils ou desservent-ils le projet oecuménique (cette expérience de l'universel) auprès de nos communautés?

 

Ce développement même relance la question de la spécificité de la Cepple.

Dans son dépliant de présentation, en 1996, la Cepple s'identifiait par trois spécificités:

-        une proximité géographique, euro-méditerranéenne, favorisant des contacts frontaliers, des visites réciproques et une coopération concrète,

-        des liens historiques qui se sont tissés à l'épreuve de circonstances difficiles vécues par certaines Eglises,

-        des affinités culturelles: parentés linguistiques, similitudes de situations (minoritaires, disséminées etc..)

La Cepple est un pôle de sensibilité “latine” et une solidartité de proximité.

 

Nous pourrions ajouter: aucun de ces trois éléments ne suffit à définir une spécificité (il y a d'autres proximités géographiques, des liens historiques avec d'autres Eglises, etc…). C'est la conjonction de ces trois facteurs (histoire, géographie, culture), qui particularise et spécifie la Cepple comme un espace relationnel. Cela se traduit entre autres

-        par un rapport particulier au catholicisme, longtemps hégémonique dans la plupart de nos pays,

-        par une sensibilité assez vive à la question des rapports Eglises-Etat, et un attachement à la laïcité,

-        par une certaine posture vis-à-vis de la société, et une préoccupation forte du témoignage.
En dépit des différences entre nos pays et nos Eglises, il y a entre nous sur ces trois points une convergence de préoccupations, ce qui marque un certain déplacement par rapport à d'autres situations, celles du pôle germanique ou du pôle anglo-saxon.

 

 

 

 

Questionnements contemporains

 

1. La Cepple s'est construite autour d'un projet de solidarité. Ce thème échanges - communication - coopération a été un de ses axes de travail. Il a donné lieu à diverses initiatives, notamment dans le domaine de la formation, catéchétique, pastorale, théologique.

Le demeure-t-il aujourd'hui? Comment? Sur quels terrains? Dans les mutations que connaissent  toutes nos Eglises, ce partage d'expériences est-il important pour nos institutions?

Précisons encore: En raison de leur extrême dissémination, et de leur fragilité sociale, nos Eglises sont porteuses d'une expérience originale. Elles sont à la recherche de réponses nouvelles, dans la question des ministères par exemple. Elle sont des lieux d'exploration et d'innovation ecclésiologique. En dépit de leur fragilité, en raison même de cette fragilité, elles ont beaucoup à partager entre elles, et à communiquer à d'autres qui n'ont pas la même expérience.

C'est ici un premier lieu de questionnement, d'accent principalement ecclésiologique.

 

 

2. Le centre de gravité de la Cepple se situe dans l'espace euro-méditerranéen, sur une des grandes zones de fracture de notre temps: fractures politiques (Europe/pays du Sud), fractures économiques (Occident/ Tiers Monde), fractures religieuses (pays de tradition chrétienne/ sociétés musulmanes). Cette situation nous donne une sensibilité particulière aux conflits de notre temps, car beaucoup de questions cruciales se concentrent sur cet espace euro-méditerranéen. Nos Eglises y sont en première ligne.

Ainsi ce n'est pas par hasard si, très tôt, il y a plus de quarante ans, la question des migrations a été au premier plan des préoccupations de la Cepple. Celle-ci avait perçu, comme par avance, qu'elle allait devenir un des problèmes majeurs de notre temps. Dès le début des années 60, une conférence se tient autour de cette question, avec notamment une intervention du Professeur André Philip.

 Et nous pourrions évoquer aussi le colloque réuni en 1997, à Lyon, sur la montée desintégrismes, avec la participation entre autres d'un universitaire venu spécialement de Tunisie pour parler de l'Islam.[4]

Cet ancrage euro-méditerranéen de la Cepple nous a rendus très sensibles à quelques grands enjeux de géopolitique contemporaine. Nous les avons ressentis comme un défi à nos sociétés et à nos Eglises. C'est pourquoi nous avons été un lieu d'échange et de confrontation non seulement sur nos situations ecclésiales, mais aussi sur ces fractures et sur ces conflits.
La Cepple a-t-elle ainsi un rôle d'antenne, de lieu de vigilance et de déchiffrement de questions que nous ressentons, du fait de notre position, avec une acuité particulière? (Les pays du Sud de l'Europe sont ainsi en première ligne dans la question de l'immigration).

 

3. Nous appartenons à des sociétés qui sont probablement les plus sécularisées d'Occident.

Cette sécularisation travaille de l'intérieur nos communautés, entraînant une érosion plus ou moins continue, une perte de substance, l'absence des jeunes générations, une démotivation de beaucoup. Elle correspond à une mutation très profonde de nos sociétés, dont  nous parvenons difficilement à mesurer l'ampleur. C'est un processus très complexe, en constante évolution, et qui se traduit à la fois par la désinstitutionnalisation et la délégitimation du religieux, l'individualisation de la question du sens, et la prolifération des croyances. Ce processus s'amplifie, se généralise, et nous imprègne nous-mêmes.

Il constitue un défi redoutable pour les Eglises. Or celles-çi, prises dans ces mutations, cherchent à répondre au plan des structures, de l'organisation, du management. Au plan de la communication aussi. Toutes choses nécessaires, utiles, mais secondes. Car elles sont atteintes en leur coeur, prises à parti de la façon la plus radicale: qu'est-ce cela signifie croire? Qu'est-ce que cela signifie salut, Sauveur? Qu'est-ce que vous dites ultimément quand vous dites Dieu? La réponse ne va plus de soi. Nous sommes ainsi renvoyés au plus fondamental.
Comme Eglises très minoritaires dans des sociétés très sécularisées, nous en avons plus vivement conscience que d'autres. Peut-être. Mais en même temps, justement parce que nous sommes des Eglises fragiles, nous avons tendance à éluder ces questions, pour ne pas compromettre le consensus entre les fidèles. Une triple tentation nous menace:

-        celle du repli sur la communauté chaleureuse (primat de l'affectivité, sécurité affective)

-        celle d'une culture de minorité, à dimension fortement identitaire,

-        celle d'un investissement dans le social, si l'insistance sur le faire en vient à compenser la carence du dire.

 

Nous sommes peut-être les plus exposés au défi de la sécularisation. Renvoyés par là au plus central. Les Eglises de la Cepple ont vive conscience qu'elles ne peuvent être que des communautés de témoignage.

La Cepple pourrait-elle être un lieu où ces questions sont abordées en face, assumées, où nous cherchons ensemble des éléments de réponse? Pourrait-elle être comme un lieu d'anticipation où sont affrontées des questions, qui vont de plus en plus se poser partout, et à tous? L'interrogation se déplace ici du champ ecclésiologique ou du champ politique, vers le champ proprement théologique.

 

 

Les Eglises réunies dans la Cepple ne sont pas homogènes. Elles sont même très différentes. Elles sont unies autant par ce qui les différencie que par ce qui les rapproche. Au travers de ce demi-siècle de relations, elles ont appris à se savoir nécessaires les unes aux autres.

Elles font face aujourd'hui à des défis d'autant plus graves, qu'elles se savent plus fragiles. Elles sont à la recherche de réponses originales. Peut-être leur fragilité est-elle leur chance, parce qu'elle les reconduit à l'essentiel. Comment peuvent-elles s'entraider dans cette voie, afin de progresser les unes par les autres? le peuvent-elles? le veulent-elles? C'est peut-être par là que leur expérience pourra devenir une richesse pour d'autres, au sein de l'oikouménè.

 

 

                                                                                              Gérard Delteil

 

                                                                                              Paris, 6 juin 2008



[1] Mémorial des séances du Consistoire de Genève, séance du 4 février 1950. A cette rencontre de Paris, le Pasteur M. Dominicé représente l'Eglise de Genève.

[2] Paolo Ricca: Acteurs de la parole. Paris, Les Bergers et les Mages, 1999.

[3] Deux exemples parmi d'autres:

AG Aveiro 1994: “Chrétiens protestants dans les pays latins: pourquoi? En vue de quoi? Comment?”

AG Bruxelles 2006: “La spiritualité: enjeux et défis pour le protestantisme latin”

[4] Cf. La montée des intégrismes. Actes du colloque de Lyon, 1997, avec les contributions de N. Weibel, S. de Oliveira, J. Estruch, M.Miegge, H.J. Gagey, I. Grellier, H. Garouachi, M. Miaille, E. Benedetto, J. Guy, G. Delteil. Edité et diffusé par la Cepple.

 
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